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BOOBS
Hsia-Fei Chang pour Christian Robert-Tissot
Quand j'ai dit que j’allai me faire refaire mes seins tout le monde était contre, à part Jessica. Chaque samedi je travaille comme vendeuse dans une boutique de gadget à Paris, Jessica c’est ma collègue, elle a tout juste 20 ans. Elle trouve effectivement que ma poitrine est trop plate. Elle aime s'habiller avec de grands décolletés qui mettent à l’air la moitié de ses seins. Son nez est déjà refait, elle s’est fait enlevé l'an dernier une petite bosse sur le dessus. Je lui ai dit que j'hésitais car premièrement c’est douloureux, que deuxièmement c’est onéreux et que troisièmement on ne sait pas si l'opération va réussir. Jessica m’a dit qu'elle me donnerait le numéro de son docteur. C'est très important un bon médecin. Elle m’a dit aussi que quand on a vraiment envie, la douleur ce n’est rien.
Ma belle-soeur Hortense est médecin. Elle est cancérologue, depuis cette année elle travaille dans une clinique privée. Dans cette clinique il y a un plasticien, elle m'a dit qu’elle aller se renseigner pour moi. Elle pense qu'il est bon. Ce qu'il y a de bien maintenant, c'est qu'après avoir poser les prothèses, on peut toujours allaiter. Elle me l'a expliqué en dessinant sur l'espace libre d'une page d’un Femme Actuelle. Un sein de profil au stylo bic bleu : le téton et le muscle, la prothèse que l’on met en dessous du muscle, ici, elle a dessiné une flèche. Là.
Est-ce que tu as déjà touché des faux seins? J'ai demandé à Christian.
Je me suis fait toucher les miens quand je travaillais dans un bar d’entraîneuses à Kaohsiung. C'était l'été de mes 16 ans. L'homme qui m'a commandé me disait qu’il était docteur, et qu’il savait comment augmenter ma poitrine sans chirurgie ni médicaments. Avec ses grosses mains, sous mon t-shirt Hello Kitty, il me massait, massait, massait... Nous étions dans une chambre de 5 mètres carrés, sous la lumière jaune d’un coucher de soleil artificiel et d’une musique d'ascenseur couverte par le bruit du climatiseur. L'odeur de moisissure mélangée à celle du tabac froid, mon regard était paralysé par une vielle tache de café sur la tapisserie, là juste derrière la tête de l’homme. Il m'a dit : ferme tes yeux.
Je fermais les yeux. Je suis dans le bateau avec ma mère et ma petite soeur. Nous avons quitté Tokyo direction Osaka. C’était aussi l’été, un mois d’août, il faisait beau et il faisait chaud. Chaque touriste disposait d’un kimono pour la nuit, dans leur cabine. Avec ma soeur on les a mis tout de suite après les avoir découvert, en plein après-midi. On courait et riait sur le pont du bateau dans nos petits kimonos bleu ciel. La mer, les mouettes, les japonais, les japonaises, ça balance à gauche, ça balance à droite, le vent souffle sur nos joues toutes roses. Maman se reposait dans la cabine, elle en était à 8 mois de grossesse.
C'est ma grand-mère qui m'a appelé au pensionnat. Mon frère est né quelques jours après la rentrée. La ville du pensionnat est loin de ma famille, au sud du pays, près de la ligne tropical. Là ou j'ai passé mes 5 ans d'adolescence. J'avais un sentiment un peu étrange. Puisque maman était en train d'accoucher d’un bébé et que ma copine venait d'avorter la semaine passée. Le petit ami de ma copine était dans la classe en dessous de la notre, il était grand et mignon, il avait un scooter Yamaha argenté, tout brillant. Je me suis réveillé en plein milieu de la nuit par ses cris, elle faisait des cauchemars.
C'était notre grand secret. Lydia et moi ont a travaillé comme entraîneuse pendant un mois dans ce bar en face de la gare routière de Kaohsiung. On s‘est fait un peu l'argent de poche, j'ai acheté quelques pairs de jolies baskets et Lydia a acheté un porte monnaie Vuitton. On s’est juré, quand on a démissionné à la fin des vacances d'été, de ne jamais rien dire à personne. On se sentait coupable, on était consciente d’avoir commis une grosse connerie. Je n'ai jamais revu ma copine après avoir quitté cette ville, le pensionnat est terminé. J'ai entendu dire, il y a quelques années, que quelqu'un l'avait vu de loin à l'aéroport et qu'elle avait un gros ventre. Et elle avait les cheveux longs.
Christian baisse les yeux, il sort son tabac à rouler de sa poche de jeans et il mouille une feuille d’OCB avec sa langue.
Hortense est venu à Paris, la semaine dernière, avec ses deux enfants. Elle a rendu visite à une copine de fac qui est atteinte d’un cancer. Elle a emmené les enfants à Disney Land. Nima, je la connais aussi, je l'ai rencontré à la soirée d'enterrement de vie de jeune fille d'Hortense. Le lendemain, au mariage, je me souviens très bien qu'elle portait une robe violette à poids, on a bien rigolé et on a dansé, la danse du canard coa coa coa... Je n’ai pas pu les accompagner, je travaillais. Le soir les enfants m'ont montré leurs nouvelles peluches Mickey et Minie, le garçon a eut aussi un couteau de pirate, et la fille a eut un journal intime Blanche Neige.
On ne sait pas combien il reste de temps à vivre à Nima. Elle va bientôt être amputée de ses deux seins. Ca a été rapide pour ma grand-mère, du jour ou l’on a su qu'elle avait le cancer, elle n’a survécut que deux mois. J'ai rêvé d'elle la veille de sa disparition, elle me souriait. J'étais à Paris, il n'y avait pas de vol pour rentrer chez moi immédiatement. Je me rends compte longtemps après, qu'elle voulait en fait, me dire au revoir.
Dans Disney Land mon manège préféré c’est « Space Mountain ». Je l'ai découvert au Disney Land de Tokyo. C'est un manège qui envoie à grande vitesse, les passagers se balader dans l'espace. On se fait tiré par un vaisseau et on se jette dans un grand trou vide et noir. Ensuite on est plongé dans un voyage inconnu, personne ne sait ce qui nous attend devant et vers quelle destination nous allons. Tout le monde crie de peur et de joie. Ma soeur et moi nous nous tenions la main, et nous avons découvert à notre grande surprise, plein nos yeux, des milliers d'étoiles dans le ciel! Des milliers! Elles brillent comme des petits diamants. Partout, partout, près ou loin. Nous avons levé nos bras, nous voulions les décrocher. J'ai failli pisser dans ma culotte. A la sortie il y avait une flaque écœurante de vomi de couleur miel doré par terre.
Effet hypnotisant, tout était gonflé, les vaines, le cerveau, le coeur, les yeux, l'estomac, la vessie, les orteils, les genoux, les narines, l'anus, les lèvres...
A la fin du repas, Christian a avalé et recraché la fumée de sa cigarette pendant que je léchais tranquillement mes boules de glace à la vanille.
Hsia-Fei Chang, 2008
Catalogue update 07_Christian Robert-Tissot
Ed. Les presses du réel

BOOBS, Christian Robert-Tissot
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